Synesthésie, Arts et Sciences : Des installations numériques et immersives.
Un zen master propose le mot « oui » comme la première vérité, dans Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes, « oui » démunie de consonnes et donc de limites phonétiques comme « ouïe ». Cette fonction est probablement alors la première vérité et capacité de l’humain.e à comprendre spirituellement/intellectuellement le monde autour de iel.
Schafer compositeur et théoricien considère la nature comme musicienne et John Cage voit le musicien comme un “journaliste étrange”[1] véhiculant et traduisant la perception de cette dernière. Nous assistons alors à un art de la rupture où le compositeur disparaît et avec l’autorité du spectateur.
En utilisant des codes esthétiques et des sujets scientifiques universaux, nous intégrons, sans subjectivité apparente, nos œuvres artistiques dans le champ sensoriel.
Nous pouvons alors parler d’une anti-subjectivité qui est un terme utilisé dans “l’anti-subjectivité de l’art américain”, pour traduire le choix que cet art a pris dans la suppression des marqueurs de la subjectivité, s’opposant au très subjectif wagnérien[2], par exemple.
Dans une idée de faire évoluer et d'explorer les capacités auditives et visuelles humaines, l'œuvre contemporaine propose des installations interactives traitant du sujet de la synesthésie en gardant un souci de fidélité aux théories scientifiques de la couleur.
La synesthésie[3], dans cette optique, dépasse sa définition neurologique pour devenir une véritable stratégie artistique dans le sens où l'interactivité y est quasi entière. Elle lie les sens différents, comme la vue, l'ouïe, et le toucher, dans une expérience sensorielle unifiée et multimodale esthétique relationnelle où l’interaction n’est pas simplement une réponse mais une médiation réflexive. L’acte de perception devient un processus créatif et interprétatif qui invite le spectateur à explorer, à interagir, et à réfléchir sur son propre rôle dans la création de l'œuvre. Ainsi, la synesthésie dans l'art interactif devient un moyen de réflexion sensorielle, un processus où l'interaction immédiate invite à une compréhension réfléchie de l'œuvre, transformant le spectateur en co-créateur.
[1] Clara Guislain et Émilie Robert (dir.), La rhétorique de l’anti-subjectivité dans l’art américain, Actes de la journée d’étude (Paris, Institut national d’histoire de l’art, 18 septembre 2019), site de l’HiCSA, mis en ligne en septembre 2022.[2]Richard Wagnerest un compositeur allemand qui a entièrement transformé la conception de l'opéra à partir de 1850, le concevant non plus comme un divertissement, mais comme une dramaturgie sacrée.[3]La synesthésie, nom féminin du grec sunais thêsis, signifie perception simultanéeNeil Harbisson, artiste multidisciplinaire explorant les possibilités artistiques de la technologie, crée Eyeborg en 2004. C’est une antenne qu’il greffe sur son front comme un troisième œil pour voir les couleurs traduites à partir du son provenant de son environnement.
Ceci est son tableau de conversion des sons en couleurs.
Neil Harbisson, Eyeborg 2004.
Il "entend les couleurs" : chaque couleur correspond à une fréquence sonore. Il peut ainsi percevoir des couleurs au-delà du spectre humain (infrarouges, ultraviolets). Il a transformé son corps et a dépassé les capacités organiques classiques dans le but de l'exploration et de la création, son Eyeborg est devenu une extension intégrant son corps. Neil Harbisson est possesseur d'une subjectivité déconstruite et supplémentaire que nous pouvons considérer comme supérieure puisque augmentée par les capteurs sensoriels du Eyeborg.
Il est dans un principe de Play/Jeu ludique et radical, il permet l'émergence d'un nouveau corps humain, un qui est augmenté et récepteur de messages sensoriels au-dessus de ses capacités naturelles, le corps est alors modifié. Son œuvre provoque donc la création d’une entité nouvelle : le corps dont les capacités sont augmentées et presque futuristes.
Synesthésie plus sonochromatisme[1], il illustre les pensées des artistes contemporains des perceptions sensorielles et des interactions humaines avec l’environnement, qui ouvrent de plus en plus les voies pour l'art, la science, et la philosophie
Neil Harbisson est le premier transhumain[2], et cela se fait par le biais de son antenne greffée. Il peint à travers la musique et traduit des messages sonores en résultats visuels.
Neil Harbisson, Sonochromatic Music, peinture des discours « I have a Dream» de M.L.King et à droite peinture d’un discours de Hitler.
Nous remarquons, en comparant ces deux œuvres, que les tonalités des couleurs sont très différentes dans les discours de deux personnes historiques : très chaude pour le discours de Martin Luther King et des tendances froides pour celui de Hitler, nous donnant un élément pour analyser le caractère de ces deux personnages à travers les fréquences sonores qu’ils émettent. Neil Harbisson est dans un système de jouabilité radical, il ne suit pas de règles précises et il s’extrait à la représentation classique du corps, son Eyeborg n'est autre que exploration et création qui vont au-delà des limites naturelles. Son œuvre est dans une interactivité directe avec son environnement s'y fondant.
[1] Le fait de lier artistiquement le son aux couleurs.[1]Courant de pensée selon lequel les capacités physiques et intellectuelles de l'être humain pourraient être accrues grâce au progrès scientifique et technique (cf. Être humain augmenté).Adam Lind, artiste plasticien, lui, adopte aussi le son et la musique comme sujet pour des installations interactives, En 2016 avec LINES, l'artiste propose un voyage et une promenade physique à travers les fréquences de sons et des musiques. Il utilise des lignes et des formes verticales colorées intégrées à une infrastructure sonore interactive.
A chaque fois qu’un spectateur marche, passe ou interagit avec une ligne ou un objet désigné comme sonore, un son se fait entendre. La scène sonore dépend ainsi du public, du nombre d’individus qui participent ainsi que de leurs choix d'interactions avec les éléments sonores. Chez Adam Lind le public devient peintre de l'espace sonore et l’œuvre se transforme en une sculpture sonore, puisque le déploiement du son est organisé certes, mais dépend aussi du mouvement de son spectateur/acteur. Son public est donc autonome et l'œuvre-processus change selon chaque interaction et chaque action, la rendant variable aussi selon le temp et selon l’action dans l’espace.
Adam Linds, Lines installation interactive sonore au musée de Vasterbotten en 2016
Carsten Nicolai, Unicolor LUX: installation sonore immersive New Wave of Contemporary Art, organisée par LG OLED ART 20.
Nicolai Carsten lui aussi est un artiste qui est dans cette volonté d'augmenter les capacités sensorielles de l’humain.e. Dans Unicolor, une installation numérique immersive, il représente visuellement les hertz qui sont au-dessus des unités que nous pouvons naturellement percevoir, celles qui sont entre 20 et 20 000 Hz.
Il s'agit de donner une visibilité à l'invisible par le biais des sciences et des arts plastiques, cette interaction se révèle ainsi relationnelle et entreposée.
La relation entre ces deux disciplines fait de plus en plus partie de l'interactivité de l'art contemporain.
L'œuvre a été présentée lors de l'exposition LUX: New Wave of Contemporary Art, organisée par LG OLED ART, qui s'est tenue à 180 The Strand.
C’est une interprétation presque impersonnelle des fréquences sonores.
Carsten réalise une installation numérique et un portrait sonore immersif, il ne cherche pas uniquement à montrer le son en couleurs mais aussi à transcrire ses fonctionnements et leurs vies.Unicolors'appuie sur des projections de couleurs pures, accompagnées de sons spécifiques, pour créer une atmosphère sensorielle entièrement unique.
Dans Unicolor, l'interaction immédiate entre l'œuvre et le public se manifeste par la réaction instantanée aux déplacements du spectateur ou à ses changements de perspective.
Dans ce cas, l’œuvre n'exige pas au spectateur de réagir aux stimuli sensoriels seulement, mais aussi de réfléchir à sa propre expérience et de participer activement à la création de l'œuvre. L'œuvre devient ainsi un espace de réflexion où la perception de la couleur et du son ne se limite pas à la simple observation, mais devient un acte de collaboration et de création communes. Nicolai fait appel à une participation active du spectateur qui, en ajustant ses propres mouvements, influence directement l'expérience esthétique.
C’est de cette fonction versatile que Unicolor est considérée comme une œuvre-processus plutôt qu'une œuvre aboutie et terminée.
L'interactivité relationnelle et l'immersion immédiate font de ces œuvres une interface et un espace dynamique et évolutif, presque instable dans leurs esthétiques puisque celles-ci sont variables selon les interactivités du public.